lundi, 27 septembre 2010

LA TOUTE PUISSANCE DE L'ENFANT NUL


"Maman, tu m'aides à faire mes lacets, j'y arrive pas, je te jure, j'y arriverai pas tout seul ; j'ai besoin de toi, mais oui, j'ai déjà tout essayé, je te dis que je ne sais pas le faire." "Tu me prends un verre d'eau au passage ?"
Et dans la voiture, quelques secondes plus tard : "Oh zut mon sac de gym et mon dix-heures ! Maman, tu a encore tout oublié !".

Maman a-t-elle réellement tout oublié ? Ou a-t-elle décidé qu'à partir d'aujourd'hui, ce ne serait plus à elle de penser pour son fiston ? Car, que fait-il seul cet enfant ? Ni ses tartines, ni ses lacets, ni se servir un verre d'eau, ni bien d'autres choses encore... A quoi pense-t-il tout seul ? Ni à son sac de gym, ni à son dix-heures, ni à ses cahiers de devoirs, ni, ni, ...

"Alleeeeeezzz, fais-le pour moi !".
A quoi dépense-t-il alors son énergie et son temps ? A insister, à persuader l'autre de son incapacité, à laquelle il finira malheureusement par croire lui-même. Il argumente son besoin de l'adulte pour la moindre nécessité quotidienne, il "scie" pour que l'un de ses parents lui porte son cartable, lui attache sa veste, ou lui retrouve ses lunettes.
"Il ne pense à rien, il oublie tout", entend-on dire souvent par des parents excédés... En effet, cet enfant ne fait rien et ne pense presque rien par lui-même, si ce n'est avoir une influence sur l'action de l'autre. Il est passé maître es "faire faire et faire penser à sa place". Que ce soit son père ou sa mère, un adulte qui passe par là ou encore un frère ou une soeur, tous sont bons pour contribuer à son titre de champion en la matière !

"Je suis nul".
Pourtant, cet art de déléguer ne lui apporte pas tant de bonheur ! Il se dit nul et prétend ne rien valoir, et finit par se sentir incapable. Le serait-il vraiment ? Ou se croit-il incapable de se sortir tout seul ? L'est-il devenu, à force de faire faire par les autres ?  Utiliser presqu'à leur insu les bras et les jambes de ses parents, voire, leur tête aussi, est une compétence en soi. Malheureusement, elle casse les possibilités personnelles de l'enfants, celles d'utiliser ses propres capacités, de se faire confiance et d'y arriver tout seul.

Le cercle vicieux.
L'adresse se développe avec la pratique, les essais et les erreurs la renforcent et par-là même, réassurent l'enfant sur ses capacités toutes personnelles. La maladresse, quant à elle, augmente avec le manque d'essais et d'erreurs. Le cercle vicieux est vite installé.
Rodrigue n'arrive pas à fermer son cartable, il demande et redemande à son père de le fermer pour lui. Au bout de dix minutes de discussion pénible, le papa, fatigué, ferme ce cartable pour pouvoir passer à autre chose. Mais l'enfant revient aussi vite demander de tartiner son pain, de le servir de cacao...

D'une certaine façon, faire pour l'enfant, agir à sa place, c'est aussi lui signaler que l'on est d'accord avec sa façon de penser : qu'il n'est pas capable de le faire seul, qu'il a besoin de quelqu'un pour ça, qu'il est donc peut-être aussi un peu "nul". Faire à sa place, c'est aussi l'empêcher d'essayer et de croire en lui !
Hélas, ces enfants-là sont parfois si tenaces qu'on finirait soi-même par croire à leur fameuse incapacité ! Alors l'enfant a réussi... et échoué en même temps.

Faire ou faire faire, il faut choisir.
Le pouvoir de faire faire c'est bien, c'est ce que veut actuellement notre Rodrigue, mais le pouvoir d'y arriver tout seul, c'est encore mieux. L'enfant ne le sait pas encore. S'il trouve sur son chemin des adultes plus tenaces encore que lui, il découvrira sans doute que le pouvoir de soi sur soi est bien plus passionnant que le pouvoir que l'on peut avoir sur les autres.



Vanessa GREINDL, Le Ligueur n° 20 du 17 mai 2000. 

18:58 Écrit par !sa | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

C'est tellement vrai et j'ai compris çà depuis tellement longtemps que je regrette que cette anecdote délicieuse ne soit pas de toi!
Le papa

Écrit par : Papa | mardi, 28 septembre 2010

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Moi aussi, je l'ai compris depuis longtemps. Et Madame l'institutrice m'a dit que les petits sont les plus autonomes dans leur classe : j'étais très heureuse lorsqu'elle me l'a dit.

Écrit par : !sa. | mardi, 28 septembre 2010

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